Là où ils ont fait le vide et le silence / Grenoble

En janvier 2016, j’ai été invité par l’historienne de l’art Katia Schneller et le commissaire et critique d’art Simone Frangi à participer à leur plateforme de recheche intitulée « pratiques d’hospitalité ». Cette invitation comprenait un workshop de 3 jours à l’école d’art de Grenoble, une résidence de 2 mois et une exposition de 6 semaines au centre d’art Bastille, situé sur les hauteurs de la ville.

Profitant de cette invitation au format conséquent, j’ai choisi d’entamer des « premières » recherches autour d’un entrecroisement d’insurrections qui concernent à la fois les imaginaires historiques kanak, algériens et communard.e.s dans les années 1870′. Je dis « premières recherches » car j’avais bien entendu parler de cette histoire par la politologue Françoise Vergès, mais je n’avais pas encore eu l’occasion de m’y intéresser d’avantage et d’en raconter quelque-chose (plus largement, l’histoire plurielle des décolonisations m’anime depuis quelques années, en particulier leurs répressions, et cela intègre le doctorat SACRe que je prépare en ce moment, parmi d’autres films et éditions en cours de réalisation).

Au centre d’art, nous avons produit une installation sonore, « Là où ils ont fait le vide et le silence » (titre fr), qui évolua en 3 versions différentes. Chacune de ces versions était accompagnée d’un livret cartographique. Je reproduis ci-dessous en intégralité modifiée la dernière version du texte édité dans le livret « 3/3, Murmurer en concert avec les langages inconnus » ainsi que des images, des archives des vidéos et des extraits sonores issues de cette furie collective.

 

 

De Guyane française, de Kanaky, d’Algérie ou de France des voix s’élèvent, celles des condamné.e.s politiques déporté.e.s par la puissance coloniale française face à laquelle ils et elles tentaient de faire front. À Grenoble, wilate’e & vanmélé.e.s se sont réuni.e.s, à l’écoute de ce nœud historique, de cet entrecroisement d’insurrections qui concerne à la fois les imaginaires kanak, algérien et français (1871_1878_1925_2018). Une histoire se tisse et mêle des espaces géographiques et des destins multiples ; des idéologies et des contextes de luttes qui se rencontrent, s’associent ou s’opposent ; des correspondances clandestines, acheminées ou non ; des « travaux » forcés, des évasions et des disparitions. C’est un passé commun, un passé traduit et pluriel. C’est écrire ou parler l’histoire de la violence.

À partir de récits oraux, de poèmes, de témoignages et de conférences, le lieu d’accueil qu’est wilate’e & vanmélé.e.s esquisse quelques tracés pour tenter de réunir ces voix, et suggérer une écoute, l’écoute d’une fable politique. Cette fable se construit avec celles et ceux qui se souviennent : quelques enfants de condamné.e.s, quand ils le peuvent, quand ils le veulent, évoquent la mémoire de leurs parents déporté.e.s ; d’autres militant.e.s parlent de leurs luttes au présent de l’indicatif, depuis les « départements, régions et collectivités d’outre‑mer ». Cette fable serait le montage d’un film inachevable, ce serait un film qui prononcerait — au conditionnel — une histoire des décolonisations, telles qu’elles n’ont pas pu être, telles qu’elles ne sont pas encore.

Fabriquer cette fable, c’est s’interroger : comment situer son inquiétude et son ressenti au regard de ces documents et de notre actualité ? Comment réceptionner ces documents, comment les manipuler, comment leur donner une voix et une mélodie, comment les adresser à nouveau ? Comment le faire de façon éthique ? Comment ne pas séparer art, histoire et politique ? Comment entendre et exprimer l’épaisseur complexe de la vie ?

Wilate’e est le nom, en langue teko (du peuple Tekos, l’une des nations autochtones de Guyane), d’un petit oiseau polyglotte qui vit sur le plateau des Guyanes. Vanmélé est un mot de langue créole guyanaise qui désigne celui ou celle que les vents ont apporté.e, ont constitué.e. Ce mot nous est précieux en tant qu’il ouvre une poétique, un rapport à « l’étranger » déjouant toute interprétation xénophobe… En invitant ces mots dans nos mondes, Wilate’e & vanmélé.e.s se veut à la fois un lieu d’accueil et une fabrique artistique, politique et historique.

« Là où ils ont fait le vide et le silence, ils appellent cela la paix » est une traduction de Tacite, qui cherchait lui-même à retranscrire le discours de Calgacos, chef des Calédoniens, en 83 : « Ubi solitudinem faciunt, pacem appellent ». Cette parole est citée par l’historien Louis-José Barbançon dans « La Conférence de Louis-José Barbançon sur les déportations politiques » (Mwà Véé, Revue culturelle kanak, n°51, 2006, p.51) : de la Calédonie à la « Nouvelle-Calédonie », Louis‑José Barbançon fait ici un clin d’œil… La traduction vers l’arabe a été réalisée par Salem Khchoum. Elle signifierait, en français, « là où leurs cœurs étaient distraits et leurs langues nouées » — cœur en arabe veut dire âme, esprit, mémoire, raison, pensée, etc. Pour traduire cette idée en kanak, Jean-Pierre Weneguei a suggéré « Bô ka’at ». Ce terme, de langue Iaai (une des langues kanak), représente un lieu solennellement isolé, où l’on fait le vide, où l’on médite. Il signifie précisément « Rêver vers l’être ». En Kanaky, tous les lieux de déportations sont devenus des Bô ka’at. Tous sans exception. Bô ka’at désigne un lieu où des conflits sanglants se sont déroulés dans un passé précolonial. Quant à la langue kabyle : « Ir’ab it’idj netsouali » est un extrait d’une chanson de Smâïl Azikkiou : « Ali Ou Qassi » (Ali Ou Qassi est un des condamnés déportés suite aux insurrections de 1871. Il a été amnistié en 1893 et est retourné en Kabylie). Plusieurs chansons de Smâïl Azikkiou ont été éditées, et traduites par J.-D. Luciani, chez Revue africaine, en 1899. Ce recueil nous a été communiqué par Abdelhak Lahlou. « Ir’ab it’idj netsouali » signifie « notre soleil a disparu ».

Wilate’e & vanmélé.e.s est la fabrication en cours d’une carte sensible constituée de films et d’archives (écrites, orales, visuelles, et traduites dans les langues concernées), à propos des déportations politiques perpétuées au sein de l’empire colonial français. Elle s’intéresse plus particulièrement aux rencontres qui ont pu avoir lieu ou non, entre différent.e.s insurgé.e.s/condamné.e.s durant leurs incarcérations et déportations respectives, et aux moyens déployés pour exprimer ces histoires.

Initiée par Pierre Michelon, cette fabrique a réuni historien.ne.s, militant.e.s, théoricien.ne.s, géographes, linguistes, artistes, poètes, témoins, enfants et petits-enfants de condamné.e.s. Elle produit des relations qui varient selon les contextes historiques évoqués, mais aussi selon les contextes de ses chantiers et de ses présentations. À Grenoble, elle a réuni Anne-Laure Amilhat Szary, Katia Schneller, Sacha Bertrand, Danaïde Lacour, Anna Diallo, Adrien Lasseigne, Pierre Michelon, Salem Khchoum, Marie Moreau, Julie Martin‑Cabétich, Alitché Trotier, Thomas Martin, Joseph Mignot, Jean-Pierre Weneguei, Julie Pourchet, Simone Frangi, Kicsy Abreu Stable, Sarah Mekdjian, Owino Stockton, Baptiste Pruneta. La fabrique est ouverte et non exhaustive, des correspondances sont en cours.

C’est pour cette raison que nous avons choisi un format d’exposition évolutif, réparti en 3 chapitres :
— 1) Timidement à la lisière de la forêt le 20 février 2016 (vernissage)
— 2) À l’écoute des échos le 05 mars 2016
— 3) Murmurer en concert avec les langages inconnus le 19 mars 2016

Jusqu’ici, les récits que nous avons parcourus sont des bribes : des petits bouts de recherche et d’archives que nous avons pu rassembler dans un temps bref, avec nos moyens et nos lieux de vie respectifs. De nombreuses études historiques nous précèdent dans l’étude de ce nœud historique (publications, conférences, colloques, expositions). Que chacune et chacun de ses auteur.e.s soient ici chaleureusement remercié.e.s, et surtout quand ils ou elles — paysages confondus — ont permis à de plus jeunes générations d’accéder à ces récits.

 

 

Nous étions réuni.e.s au sein d’un workshop à l’école supérieure d’art et de design de Grenoble, les 13, 14, 15 janvier 2016, invité.e.s par Katia Schneller, historienne de l’art, et Simone Frangi, philosophe et curateur, dans le cadre de la plateforme de recherche intitulée : « Pratiques d’hospitalité ».

13_01_16 : Nous avons initié nos écoutes autour d’une conférence organisée par d’ancien.ne.s communard.e.s : L’amnistie pour les insurgés arabes, Conférence faite à la salle Ragache, Paris, 1880 (voir .pdf ici). Ce texte a la particularité d’être une retranscription subjective rédigée par un de ses acteurs principaux : Olivier Pain, communard, déporté en Nouvelle‑Calédonie qu’il quittera lors d’une spectaculaire évasion(*). Nous avons lu cette conférence, et pour vous permettre d’apprécier son contenu et ses tonalités, nous la reproduisons ici, ci-contre, dans son intégralité, accompagnée par la répartition des personnes qui ont donné voix aux différentes interventions du texte.

Car il a d’abord fallu se familiariser avec le texte et le contexte avant d’interpréter ce que chaque assertion produisait en nous. Nous reproduisons ci-contre quelques cartes, tentatives pour se repérer dans un entrelacs complexe de sentiments, de toponymes, d’événements, de violences symboliques ou réelles. Marie Moreau et Sarah Mekdjian nous ont également proposé une déambulation collective où chacun.e pouvait lire un extrait de « la conférence » qui l’avait interpellé, et cela tout en se positionnant dans un espace divisé en 4 parties : la quiétude et l’inquiétude, le connu et l’inconnu.

 

 

 

Pour se positionner encore, il faudrait pouvoir recouper cette archive avec d’autres documents d’époque, et notamment le récit qui — nous supposons — se voulait humoristique : Aventures et mésaventures algériennes de M. Olivier Pain secrétaire de M. Henri Rochefort par Iblis, Constantine, 1880, (voir .pdf ici) dans lequel Olivier Pain tente en vain d’organiser des conférences dans plusieurs villes d’Algérie. « Dignes colons », « républicains sincères », voilà comment Pain désigne son auditoire potentiel et devant lequel il voulait défendre l’amnistie pour les insurgés algériens, ainsi que l’accès des Algériens à la citoyenneté (le décret Crémieux venait d’appliquer la citoyenneté aux juifs d’Algérie). Mais aucune des villes algériennes n’accepta de l’entendre, en lui interdisant parfois même l’accès…

14_01_16 : Nous avons consacré cette journée aux archives dont Pierre Michelon avait pris connaissance : deux lettres de M. Mohamed Ben Sulaiman Ben Tallache à son fils Ali, emprisonné dans la prison civile d’Oran en 1871, suite aux insurrections(*). Ali décèdera le 18 janvier 1875 à bord du 11ème convoi du Calvados le jour de son arrivée en Nouvelle‑Calédonie. Ces deux lettres rédigées en arabe étaient accompagnées d’une procuration, le tout inséré au sein d’une correspondance fournie entre le chef de la section des affaires indigènes de l’Etat‑major, le préfet d’Alger et le gouverneur général. Il s’agissait pour eux de déterminer si oui ou non il était judicieux de poursuivre « les indigènes qui ont colporté ces rumeurs alarmantes ». Les lettres originales étaient accompagnées d’une sommaire traduction organisée par le chef de la section des affaires indigènes.

Nous avions invité Salem Khchoum, linguiste en arabe, chercheur à l’ENS de Lyon et enseignant à l’Université Stendhal, à Grenoble. Salem a lu, d’abord en arabe puis en français, nous écoutions le contenu de ces lettres et de la procuration. Cette écoute nous a beaucoup affecté.e.s. Affecté.e.s peut‑être par l’ouverture que nous apportait la traduction de Salem : ouverture à d’autres images, ouverture à des choses intraduisibles, ouverture à l’imaginaire, en changeant de paysage (les environs de Draâ El Mizan en Kabylie) en changeant de date (calendrier lunaire), en changeant de grammaire. Affecté.e.s aussi par les récoltes agraires qui se poursuivaient durant l’incarcération d’Ali (les fèves, l’orge, les petits-pois et le blé), puis par les larmes de sang de sa mère, et par le nombre important des personnes citées, et dont les émotions témoignent pour la douleur et la violence d’une telle disparition.

Nous avons décidé de rédiger une lettre en arabe et en français, à l’attention des personnes citées dans les lettres, à leurs enfants ou petits-petits-petits‑enfants, afin de leur envoyer ces documents, si ils ou elles n’en ont pas déjà connaissance, si ils ou elles en ont le désir. Réuni.es le samedi 06 février dans les bureaux de l’ENS, à Lyon, nous avons préparé cette lettre et nous joignons ici une partie des conversations qui nous ont animé.e.s pour adresser une responsabilité. Nous avons choisi de ne pas diffuser ces lettres, du moins pour l’instant, et de ne publier que le résumé de la traduction coloniale du chef de section des affaires indigènes. Ambiguïtés, contresens, l’interprétation et les commentaires réalisés par Salem Khchoum nous ont plongé au cœur de la traduction, une traduction de la traduction, un monde à part où s’inventent des langages inconnus.

 

 

 

15_02_16 : Nous avons regardé la télé… ou plus exactement les journaux d’information diffusés en France durant la période d’Etat d’urgence en Nouvelle-Calédonie_Kanaky, de janvier à juin 1985. Ces montages, souvent grotesques, permettent de discerner assez directement l’aspect structurel du racisme d’Etat. C’est la grammaire(*) coloniale qui se décline. De concert avec le media, elle crée, comme avec l’Algérie, comme avec la Palestine, et peut-être comme partout ailleurs, une vision d’un monde binaire et pôlarisé. Elle oppose tout en créant les oppositions : des méchants indépendantistes kanak et des agriculteurs légitimes, des « indigènes » et des « républicains sincères »… Elle est partielle et choisit sa lumière, son monocle.

C’est ainsi par exemple, quand elle évoque un conflit d’indépendance, lorsqu’elle s’emploie à commenter les insurrections kanak ou algériennes, que rien n’est dit des luttes de pouvoirs internes qui animèrent ces mouvements de libération. Cette grammaire ne reconnaît pas les situations de chacun. Il y aurait d’un côté une armée coloniale qui tue sans colère, de façon rationnelle, et de l’autre, un peuple en colère d’être envahi. Cette grammaire ne produit pas seulement des oppositions, elle renomme aussi l’espace et le temps à sa guise, les « colonies » se métamorphosent en « départements, régions et collectivités d’outre‑mer », les « événements » remplace les « guerres », les « terroristes », les « résistants » ; et les guerres de libération elles‑mêmes disparaissent dans la frise chronologique, puisqu’après le trait de coupe de 1945, comme tout à chacun.e le sait : c’est « l’après‑guerre(*) »… C’est encore cette grammaire qui crée « le barbare », qui nomme « l’étranger », assigne des identités administratives et juridiques (la propriété privée par exemple), comme si elle pouvait « fabriquer » du français, du citoyen, du civilisé. Un pouvoir colonial s’approprie le territoire, lui impose des statuts sur lesquels il s’appuie pour distribuer celui-ci selon ses intérêts et son bon vouloir. C’est cela que nous avons écouté à la télévision. Nous découvrions ainsi, par ces premières images, quelques bouts de l’histoire de la Kanaky. Il en ressortait comme une impression d’anachronisme, comme si la guerre d’Ataï (1878) était l’actualité. Nous n’avions lu que le récit oral de Téâ Henri Wênêmuu, traduit du païcî au français par Alban Bensa, et publié dans un ouvrage sur Michel Millet : 1878, Carnets de campagne en Nouvelle-Calédonie (éditions Anarchasis, Toulouse, 2013). Nous aurions aimé lui donner une voix, et entendre ce récit depuis sa langue originale. Nous attendrons. Des ami.e.s d’ami.e.s nous ont permis de nous adresser directement aux descendant.e.s de la famille d’Ataï.

Durant cette même journée, nous nous sommes également familiarisé.e.s avec les poèmes kabyles de Smâïl Azikkiou. Ce passage a été permis par le soutien de Tassadit Yacine et Abdelhak Lahlou qui nous a envoyé ces poèmes. Nous venons de recevoir une réponse de Malika Ahmed Zaid qui enseigne à l’Université Mouloud Mammeri à Tizi-Ouzou. Certains des récits évoqués et manipulés pour cette exposition pourraient se faire passer, au travers de la langue kabyle, notamment le récit de la guerre d’Ataï.

Enfin, lors de ces trois journées intensives, nous avons mis quelques notes de musique sur quelques partitions de Louise Michel. Celle-ci avait rédigé lors de sa déportation une pièce de théâtre kanak. Elle s’intitule « Civilisation / Comment on civilise », éditée dans un livre établi par François Bogliolo et Joël Dauphiné (Presses universitaires de Lyon, 2006). Nous reproduisons ici une des partitions qui intervient dans la dramaturgie. Ces mélodies reproduites et audibles au Centre d’Art Bastille ont été interprétées par Julie Pourchet, Léa Vinatier, et Camille Segarra.

 

Pendant ce workshop, nous nous sommes agrégé.e.s sans but commun, sans programme, et sans certitude. Nous avons des savoirs et des attentes différentes. Comme pour découvrir un espace inquiétant, nous nous sommes regroupé.e.s pour affronter les dangers. Un danger : parler à la place des autres. Un autre danger : sublimer et généraliser l’exception. Se complaire dans l’imagerie de la célèbre écharpe rouge que Louise Michel aurait envoyée à Ataï. La solidarité des Algériens et Communard.e.s vis-à-vis des Kanak est l’exception. Comment la chanter sans omettre que la plupart des condamné.e.s prirent les armes pour mater l’insurrection kanak ?

La Commune… nous pouvions croire que c’était localisé mais ce fil tirait un autre fil, et de fil en fil, nous sommes passé.e.s par Brest et Toulon, par Draâ El Mizan et Oran, jusqu’en Kanaky. Cela nous a fait penser l’histoire autrement que comme une ligne, le fil rouge et la dictée des manuels scolaires, mais comme quelque chose d’épais, avec toutes les correspondances que l’on peut voir et faire à-présent. Mais ces correspondances ne sont pas neutres, comment par exemple regardons‑nous la Commune ? Comme un acte patriotique contre l’envahisseur prussien, comme une utopie s’opposant aux élites bourgeoises, comme un rêve empêché d’une foule désirant une justice sociale républicaine, y compris en voulant l’imposer par la force, comme un vaste massacre ? Certainement une partie de tout cela à la fois : un entrecroisement de points de vue, de fragments, d’éclats.

Mais où se situent cet endroit et cette position ? Quel lieu d’accueil inventer pour que chaque source historique, chaque langue, chaque récit, puisse coexister en équivalence ? Peut-être s’agit-il d’une forêt — comme le décrit Walter Benjamin à propos de la traduction : « À la différence d’une œuvre de littérature, la traduction ne se trouve pas au centre de la forêt du langage mais plutôt à l’extérieur face à la lisière de la forêt; elle l’appelle sans la laisser entrer, depuis le récit vers cet unique point où l’écho est capable de rendre, dans son propre langage, la réverbération de l’original dans un langage inconnu(*) ». Ou peut-être encore s’agit-il, plus largement : d’un paysage ?

Coexister. Cela nous amène probablement, nous‑aussi, à « choisir notre passé(*) », quelque part entre ce qui s’oublie et ce qui se commémore, entre ce qui est oublié et ce qui est commémoré. Cette situation paradoxale nécessite des outils pour se familiariser avec des traductions, des écoutes et des rencontres qui ne sont jamais données comme telles, mais qu’il faut sans cesse aller chercher. Cet élan permet-il d’acquérir une autonomie vis‑à-vis des autorités nationales et des récits — mémoriels et juridiques — qu’elles imposent(*) ?

Nous nous sommes demandé.e.s comment nous émanciper de la méconnaissance. Nous nous sommes interrogé.e.s sur la non légitimité supposée qu’il y aurait à exprimer cet entrecroisement d’histoires depuis là où nous sommes — depuis nos ignorances, nos naïvetés, nos découvertes, nos ressentis… mais aussi depuis la France. Conscient.e.s des questions que cela soulève, chacun.e construit sa méthode sans nécessairement chercher à apporter de solution, comme un prisme à géométrie variable. Quelle place prendre dans cette histoire ? Peut-être plutôt faire une place, une place pour le scepticisme. Prendre le temps, hésiter, patienter, faire passer les mots d’une langue à une autre, comme pour nous situer sur la carte, et vice/versa. La carte nous permet de traduire nos ressentis, de les positionner entre connu et inconnu, quiétude et inquiétude. De situer nos colères aussi.

/

Ici les notes et réfs du texte :

 

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s