ATELIER À LA VILLA ARSON

Du 11 au 15 janvier 2021, je suis invité par mon ancien professeur de cinéma à la Villa Arson, Kaloust Andalian, à réaliser un atelier de création avec des étudiant·e·s de l’école d’art de Nice. Je leur propose comme thématique l’usage de la « correspondance » dans les films (lettres manuscrites, messageries instantanées, mails, etc). Nous nous appuyons notamment sur le film Amara dont je prépare actuellement une sorte de suite : une installation-vidéo qui sera présentée au printemps 2022 dans la salle d’exposition du camp de la transportation, à Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane. Cette installation portera un titre bilingue : À la mémoire d’Amara (en arabe), regagner son pays (en français). Elle sera en partie constituée des ateliers conduits à Nice, mais aussi à Saint-Laurent. Notre petite équipe niçoise est constituée de Kaloust Andalian, Jeanne Apergis, Valentine Stassart, Marion Lefeuvre, Emma Nefzi, Morgane Manilève et Anastasia Carvalho. Le co-auteur et protagoniste principal du film, Fouad Mennana, nous rejoint en ligne. Entre l’amphi 3 et le studio son du pôle numérique, l’école d’art est méconnaissable (covid19). C’est là que se tient cet atelier de film et d’histoire à fabriquer.


FAUSSES ARCHIVES

Nos premiers échanges nous amènent à rêver d’une autre destinée pour Amara (tragiquement décédé à Saint Laurent du Maroni le 13 janvier 1938). Nous pensons d’abord fabriquer de fausses archives le concernant, et éventuellement faire concorder entre elles ces informations nouvelles pour offrir à Amara un échappatoire posthume : une relation amoureuse, une évasion, un retour dans son pays… Au regard du destin d’Amara et des plaies que sa disparition continue de susciter, l’équilibre nous est apparu difficile à trouver pour fabriquer de tels récits imaginaires. L’évocation nous a semblé le moyen poétique le plus adéquat. Avec le dessin animé La belle (Jeanne Apergis), on se plait à croire qu’Amara s’est échappé de la mort qui l’attendait à l’hôpital du camp ; avec une carte d’autorisation exceptionnelle de voyage, vierge, Valentine Stassart et Morgane Manilève n’attendent plus que de pouvoir inscrire une date de départ, c’est à dire, une date de retour. Avec les écrits d’un bagnard inconnu, Marion Lefeuvre fait exister Amara dans une langue qu’elle a tenté de reconstituer, avec quelques mots de créole guyanais et de l’argot des bagnes. Ces écrits, s’ils avaient été réels, auraient pu être conservés aux Archives nationales d’outre-mer. Nous aurions pu les prendre en photo de cette façon. Nous en aurions retranscrit le contenu. Une histoire au conditionnel.

H5357, ANOM, Aix-en-Provence.

MÉLODIE POUR LA JUSTICE

Nous hésitons à fabriquer de telles archives. C’est le cas par exemple d’un décret de réhabilitation que nous voulions attribuer à Amara Mennana, et que nous avons finalement décidé de ne pas réaliser. Il nous paraissait délicat ou inapproprié de créer ce que la puissante machine coloniale, ou post-impériale, n’a pas été à même de considérer utile : une digne sépulture, une réhabilitation, une invitation au retour, une reconnaissance, une réparation. Ce constat a provoqué entre nous de vifs débats soulevés par les doutes d’Emma Nefzi sur nos positions respectives vis-à-vis de l’histoire d’Amara, et plus largement vis-à-vis de l’histoire de France. Ces échanges nous ont conduit à adresser une requête au ministère de la justice que nous reproduisons ici, accompagnée de son envoi postal, mélodie pour la justice.


ILLISIBLE

Malgré nos hésitations, et tel qu’imaginé par Fouad Mennana lorsqu’il était enfant, nous nous plaisons à imaginer Amara Mennana en héros. Son visage pourtant nous manque pour se représenter tout à fait la figure du héros des bagnes coloniaux. A défaut, nous relisons dans les moindres détails la fiche anthropométrique listant ses caractéristiques physiques supposées, notamment l’amputation d’un doigt (majeur à la 3ème phalange), qui pourrait éventuellement nous amener à le reconnaître sur une photographie. Mais quelle photographie ? Peut-être celle de ces quelques transportés lavant du linge dans le camp de Saint Laurent? En mêlant ces informations avec l’ensemble du vocabulaire bureaucratique de l’administration pénitentiaire, Marion Lefeuvre, Emma Nefzi et Anastasia Carvalho ont produit une sorte d’adaptation sensible des deux dossiers d’Amara. Celui de l’administration pénitentiaire à Saint-Laurent-du-Maroni, celui du Ministère des colonies, à Paris. Bientôt quelques visages se détachent de cette paperasse, inhumaine et illisible.


RECONSTITUER LA FILIATION 

Durant le workshop, nous avons consacré une matinée aux archives photographiques d’Emma Nefzi. Avec l’aide de sa grand-mère, Emma a récolté de nombreuses informations historiques sur sa famille. Son histoire est à la fois niçoise et tunisienne. Devant nos yeux, Emma a reconstitué cette patiente transmission intergénérationnelle faite de visages et de dates, mais aussi de questions et d’informations perdues. Malgré quelques détails qui lui manqueront certainement à jamais, Emma tenait déjà là dans ses mains une profusion d’informations qui me semblait révélatrice de la violence vécue par la famille Mennana : une absence d’histoire, une absence de nom, de visage. Devant les archives d’Emma, je n’ai pu m’empêcher de penser aux propos de Rabia Mennana (la grande sœur de Fouad), et ceux de la philosophe Seloua Luste Boulbina, qui avaient toutes les deux pris la parole suite à la projection du film Amara à Un lieu pour respirer, le 22 mars 2019. Leur témoignages sur les conséquences de filiations coupées me paraissent importants à partager ici, sur l’antenne de la webradio R22-Tout monde.

https://www.r22.fr/antennes/la-fabrique-phantom/c-est-la-nuit-maintenant-gi-sang-djem-h-t-r-i/rencontre-autour-du-film-amara-avec-seloua-luste-boulbina-antonin-plarier

Raymonde, archives Emma Nefzi.

AUCUNE VEDETTE DU CRIME

« Arrivé hier matin à Alger, venant de l’Île de Ré, où il avait déjà pris un fort contingent de forçats, le « Lamartinière » [sic] a embarqué, dans le courant de l’après-midi, 284 bagnards, qui avaient été préparés, la veille, pour le grand voyage, jusqu’à la Guyane, à la prison centrale de Maison-Carrée. […] Le convoi, dans lequel on ne remarque aucune « vedette » du crime, mais beaucoup d’arabes, comprend 257 forçats et 27 relégués »[1].

Amara est caché là quelque-part entre les lignes de cet article relatant son départ d’Algérie, le 2 juillet 1926. Ces « convois mixtes » entre Saint-Martin-de-Ré et Alger étaient presque systématiquement opérés par le « bagne flottant » ou le « grand bateau blanc » nommé Martinière[2]. De ce point de vue et à partir de cet entre-deux, il me paraît problématique de n’évoquer l’histoire des bagnes coloniaux qu’au travers de ses « vedettes » nationales telles que Papillon (Henri Charrière) ou Alfred Dreyfus, pour ne citer qu’eux. Nous voyons bien comment la syntaxe de cet article « interdit » en quelque-sorte, que l’on puisse être à la fois «Arabe», à la fois « vedette ». Nous voulions opérer un geste sur cette archive afin d’y insérer Amara. Un article intitulé « Le banditisme » nous montrait comment son affaire fut médiatisée dans la presse constantinoise (La dépêche de Constantine, jeudi 12 février 1925). C’est donc ce point de vue là que nous avons adopté pour rendre cette adaptation plausible. Valentine Stassart et Morgane Manilève ont reconstitué pour ce faire un alphabet, lettre après lettre, pour réviser ou révéler ce que cette archive taisait.



INSUPPORTABLE ADMINISTRATEUR

Depuis que j’ai achevé le film Amara (2019), je continue les recherches documentaires sur tous les protagonistes de cette affaire, les complices supposés d’Amara, son avocat, mais surtout l’homme contre lequel il s’était visiblement opposé : le maire de Guettar-el-Aich, Louis Cohet. La crise sanitaire et la bibliothèque en ligne gallica m’ont permis de mettre un visage sur cet « insupportable administrateur ». J’ai voulu profité du workshop à Nice pour tenter de rendre un peu plus sensible ces archives, une sorte d’étape dans la fabrique de cette histoire, toujours sur le qui-vive : « Dans un domaine comme celui de l’anthropologie historique, où les conjonctures ont autant d’importance, où, comme dit quelque part Arlette Farge, on se trompe si souvent avec la meilleure bonne foi du monde, justement en conjecturant, l’étalement de l’enquête et surtout la discontinuité de l’information ont une importance considérable. […] D’où l’importance d’être chaque fois sur le qui-vive, prête à intégrer une information nouvelle, à ajuster [sa] vision3 ».

[1] L’écho d’Alger, samedi 3 juillet 1926, Bibliothèque nationale de France [gallica.bnf.fr]

[2] La compagnie nantaise de navigation à vapeur assure le transport des forçats depuis 1886. Plusieurs contrats se sont ainsi succédés avec le Ministère des colonies pour acheminer les condamné·es en Guyane ou en Nouvelle-Calédonie. Ce furent d’abord les bateaux Ville de Saint Nazaire (jusqu’en 1896), puis Calédonie (jusqu’en 1900) et Loire (jusqu’en 1917) qui effectuèrent les trois à six voyages annuels vers les bagnes coloniaux. Le bateau Duala est acquis par la compagnie en 1921. Elle le rebaptise Martinière, en référence au canal du même nom situé au Pellerin. Ce canal permettait notamment aux gros navires construits à Nantes de contourner la partie envasée de la Loire. Cf. Source 260J, Archives départementales de Loire-Atlantique et Sanchez Jean-Lucien, « Les convois de forçats en direction des bagnes coloniaux. L’exemple du Martinière », in Prétou Pierre et Roland Denis, (dir.), Fureur et cruauté des capitaines en mer, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012, p. 236-251.

[3] COLONNA Fanny, La vie ailleurs. Des « arabes » en Corse à la fin du XIXe siècle, Paris, Sindbad/Actes sud, 2015, p. 116.

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